Ma passion les livres

Partage de mes lectures

Les nuits de San Francisco de Caryl Ferey

CVT_Les-nuits-de-San-Francisco_1925

 

« La guerre de Sécession terminée et la frontière ouverte à l’ouest, Custer avait pensé qu’un bon massacre d’Indiens lui donnerait une image de présidentiable : Lakota et Cheyenne l’avaient scalpé à Little Big Horn, lui et tous les soldats de son 7e régiment de cavalerie.

« Une autre vie ! », braillait Sam dans ses rebuffades éthyliques.

Car la terre des ancêtres était maudite. Il suffisait d’y grandir. Terres incultes, chômage endémique, l’alcool interdit mais tout le monde bourré du matin au soir ; une réserve, comme disaient les Wasichu. Sam avait vu son père se détruire sous ses yeux et n’avait rien fait pour l’en empêcher. Leurs ancêtres n’étaient pas de ceux qui avaient écrasé l’armée de Custer à Little Big Horn : non, Sam et son père étaient de ceux que ce même 7e de cavalerie reconstitué avait massacrés dix ans plus tard, à Wounded Knee, des centaines de Sioux oglala passés à la mitrailleuse au cœur de l’hiver, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards qu’on avait achevés au sabre, pour se venger de l’humiliation. On disait que les « tuniques bleues » avaient éventré les femmes pour clouer leurs fœtus sur les tipis, qu’ils avaient achevé le vieux chef qui les guidait jusqu’au campement d’hiver ; ils l’avaient tué comme du bétail avant d’incendier leurs biens, leurs animaux…

Wounded Knee : Sam avait ce sang sur le visage ».

 

 

_editions_arthaud

Résumé éditeur :

« Sa petite robe à pois blancs dansait sur le trottoir, des taches phosphorescentes entre chien et loup comme des signaux de détresse. Sam ne voulait pas y croire, c’était un rêve qui s’échappait de son esprit, la jeunesse qu’il avait bue, rebue, jusqu’à la foutre en l’air, elle et tout ce qui pouvait lui ressembler.

Sam était là, bancal sur sa chaise, électrisé par l’instant, et son cœur malmené soudain se révulsa : la femme avait une jambe coupée ».

 

 

 

« Nulle part s’appelait San Francisco. Une lente dérive vers l’ouest, le Pacifique si mal nommé, autre grand cassé du rêve américain. Sam avait atterri là comme on s’échoue, grossissant les rangs des milliers de homeless qui déambulaient, hagards, dans un downtown dont ils ne voyaient plus les tours.

Homeless : plus de noms, d’histoire, l’identité partie, chariots de feu dans les collines de la ville, tout au fond du brouillard, là-haut – quelque part ».

 

 

1146591_632442276790373_1634417746_n

Les nuits de San Francisco de Caryl Ferey dans la collection « Nuit blanche avec » est un petit livre qui se lit d’une traite, un petit bijou. Une pépite d’écriture, de violence, de sensations, de couleurs… Je n’aime pas trop en général les nouvelles, trop rapides pour moi… j’aime m’installer avec les personnages, leurs vies, leurs histoires, leurs caractères etc. Mais là, j’ai marché à fond… En ces quelques pages, Caryl Ferey fait se rencontrer deux personnages que tout sépare à priori pour un moment qui va sceller leur destin… Pas de hasard.

Deux vies fracassées qui se croisent, se rencontrent, se reconnaissent pour un moment court, ultime, intense.

J’ai aimé la façon de Caryl Ferey de nous raconter la même rencontre avec la vision de chacun des personnages, de nous brosser leurs vies, avec une économie de mots mais avec virtuosité, jusqu’à cette rencontre.

D’un côté un jeune Sioux qui a perdu ses racines, son identité, alcoolisé pour fuir sa réalité qui traine sa peau dans les rues de San Francisco. De l’autre côté, Jane qui a fui Fresno et ses blessures pour San Francisco où à force de volonté s’est reconstruit une vie qui s’est de nouveau pulvérisée sur une petite route…

Dans toute cette souffrance, cette violence de vies cassées, démantelées, on perçoit derrière une forme de poésie de la part de Caryl Ferey que j’aime beaucoup… J’avais déjà ressenti cela dans Mapuche. C’est étrange ce mélange de poésie et de violence, réunies, mais quelle force dans l’écriture et les sensations de lecture. Du grand Caryl Ferey.

A découvrir.

 

 

 

« — Tu viens d’où ? dit-elle.

— Dakota du Sud.

— Sioux ?

Il opina.

— Oglala.

C’est elle qui opina :

— Ceux qu’on a massacrés à Wounded Knee, hum…

Sam voulut lui dire quelques mots dans sa langue mais il avait la gorge nouée devant sa jambe, cet affreux tube de fer harnaché à son corps… Le sentit-elle ? Son visage blêmit un peu plus. La fille tangua sur le banc, puis se reprit.

— Tu t’appelles comment, Grand Chef ? demanda-t-elle.

— Sam.

— Ce n’est pas un nom de Sioux.

Il fit la moue.

— C’est celui qu’on m’a donné…

Elle leva les yeux vers le ciel, interrogea les étoiles, son visage offert à la lueur spectrale, et au bout de la réflexion se tourna vers le homeless.

— Je vais t’appeler… Deux-Ours, dit-elle.

Le Sioux haussa les épaules sous son treillis élimé. Au point où il en était, elle pouvait même l’appeler par une marque de pâté pour chien ».

 

 

url

Lien vers la fiche du livre sur Babélio

http://www.babelio.com/livres/Ferey-Les-nuits-de-San-Francisco/595883

 

 

 

« Jane avait attendu qu’ils disparaissent derrière les arbres pour pleurer. Peur, humiliation, rage : où commençait, où s’arrêtait le pire ? On lui avait fait payer sa différence, cher.

Quand toutes les larmes de son corps furent taries, Jane était rentrée chez elle à pied sans parler de ce qui était arrivé à la fête. À personne. Ni à ses parents, ni aux gourdes qui lui servaient d’amies. Quelque chose s’était glacé entre ses cuisses, le fluide lui remontait dans le ventre, mais Jane était une bagarreuse dans son genre : elle ne resterait pas à Fresno, à attendre qu’un autre prenne la place, de gré ou de force, entre ses cuisses. Sa liberté serait sa vengeance. Le sexe, on verrait plus tard.

Jane avait quitté Fresno à dix-neuf ans, en bus.

Les parents n’avaient rien compris au départ précipité de leur fille, ni au fait qu’elle ne remettrait jamais les pieds dans leur ville de merde ».

 

 

 

« Jane avait passé deux mois sous sédatif, prostrée dans ce lit d’amour où il n’était plus question de rien. Son fils, sa jambe, c’était trop. Jefferson la voyait sombrer mais il ne voulait pas perdre la femme qu’il aimait, même estropiée. Il lui fit des propositions, chercha avec elle une façon de s’en sortir ».

 

 

 

« — Tu as dit adieu à ta famille, Deux-Ours ?

Il releva la tête, circonspect.

— Pourquoi ?

— C’est important.

— Je me souviens pas. C’était il y a longtemps… Et il vaut mieux comme ça. De toute façon, il n’y a rien à faire là-bas, même pas des adieux.

— C’est parce qu’on vous a parqués.

— Hum.

— Il paraît qu’ils veulent faire un mausolée, ou un monument pour les victimes de Wounded Knee, avança Jane. On m’a aussi dit que Johnny Depp voulait racheter le site pour le donner aux Indiens…

Il opina tristement.

— Comme ça, on finira en bêtes curieuses, pour les touristes ».

 

6 commentaires sur “Les nuits de San Francisco de Caryl Ferey

  1. pachrimaco
    2 décembre 2015

    Quand San Francisco s’embrume
    Quand San Francisco s’allume
    San Francisco
    Où êtes-vous
    Lizzard et Luc ..
    ben voilà ça m’a réveillé des souvenirs ! bizz

    Aimé par 2 personnes

    • Lilou
      2 décembre 2015

      yessssssss on a les mêmes souvenirs lol gros bisous ma Pascalou

      Aimé par 2 personnes

  2. collectifpolar
    26 décembre 2015

    Intriguée je suis là.
    Il va falloir que je le découvre celui-ci.
    Merci 🙂

    Aimé par 2 personnes

    • Lilou
      26 décembre 2015

      ah oui il est très chouette comme petit livre de Caryl Ferey !! très sympa et sidérant comme peut l’être Caryl ! 🙂

      Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Petit bilan lecture pour 2015 | Ma passion les livres

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Information

Cette entrée a été publiée le 2 décembre 2015 par dans mes auteurs préférés, mes coups de coeur, nouvelle, et est taguée , , , , , , .

je lis

%d blogueurs aiment cette page :