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Partage de mes lectures

L’oiseau bleu d’Erzeroum, tome 1 de Ian Manook

 

« Ceci est l’histoire romancée de mes grands-parents, à partir du récit que ma grand-mère n’a jamais pu achever, tant l’horreur de ce qu’elle avait vécu finissait par l’étrangler de sanglots. Pour sa mémoire, et celle de toutes les autres victimes, je n’ai pas voulu occulter la violence du génocide dans le temps. La déportation d’Araxie a duré plus de six mois, et je lui ai accordé le nombre de pages qui me semblait juste pour en témoigner.

À la demande de mon éditeur, j’ai accepté de supprimer les deux scènes de massacre les plus violentes qui auraient pu paraître, au lecteur non averti, comme une surenchère. Même si ces massacres sont avérés. Je pense que ce qu’il reste du récit porte un juste témoignage de ce que les chrétiens d’Orient ont subi à cette époque.

Sur ce récit biographique du début, j’ai construit un roman inspiré de la vie de plusieurs Arméniennes et Arméniens que j’ai connus dans mon enfance. Ce roman n’a pas vocation à faire ou refaire l’Histoire. Simplement à raconter leurs histoires.

Il existe plusieurs façons de transcrire une langue étrangère. Selon la phonétique et la région où elle est parlée, et le peuple ou les individus qui la parlent. J’ai choisi la transcription phonétique la plus proche des mots et des sons qu’utilisait ma grand-mère pour me raconter son histoire. D’autre part, j’ai gardé ses propres termes, même s’il est fort probable qu’à travers sa terrible expérience de petite fille de dix ans elle ait pu confondre quelques formules, noms de lieux ou grades militaires. D’une façon générale, par respect pour ce qu’elle a vécu, j’ai choisi de garder les mots, les sons et la musique de sa voix dont elle a bercé mon enfance. Que les puristes me le pardonnent. Que les autres aillent au diable ».

 

 

Résumé éditeur :

L’odyssée tragique et sublime de deux petites filles rescapées du génocide arménien.

 

1915, non loin d’Erzeroum, en Arménie turque. Araxie, dix ans, et sa petite sœur Haïganouch, six ans, échappent par miracle au massacre des Arméniens par les Turcs. Déportées vers le grand désert de Deir-ez-Zor et condamnées à une mort inéluctable, les deux fillettes sont épargnées grâce à un médecin qui les achète comme esclaves, les privant de leur liberté mais leur laissant la vie sauve.

Jusqu’à ce que l’Histoire, à nouveau, les précipite dans la tourmente. Séparées, propulsées chacune à un bout du monde, Araxie et Haïganouch survivront-elles aux guerres et aux trahisons de ce siècle cruel ? Trouveront-elles enfin la paix et un refuge, aussi fragile soit-il ?

 

C’est autour de l’enfance romancée de sa propre grand-mère que Ian Manook, de son vrai nom Patrick Manoukian, a construit cette inoubliable saga historique et familiale. Un roman plein d’humanité où souffle le vent furieux de l’Histoire, une galerie de personnages avides de survivre à la folie des hommes, et le portrait poignant des enfants de la diaspora arménienne.

 

544 pages – 7/4/2021

 

 

 

« Mais sur la colline un cheval se cabre et Gaïanée reconnaît le fez d’un tchété. Déjà les trois pillards dévalent la pente au galop, sabre au clair. Elle hurle aux filles de se cacher dans les blés et se saisit d’une fourche, mais le premier cavalier est déjà sur la petite Haïganouch. « Cours, Haïganouch, cours ! » Le cheval fond sur l’enfant comme un dragon. Elle ne voit pas l’homme au torse bardé de cartouchières sous lesquelles sont glissés deux poignards. Elle ne voit que les yeux fous de sa monture, l’écume au mors, ses dents jaunes comme des pierres, et les naseaux morveux dilatés par la course. La lame dessine dans le ciel un grand soleil rond que l’enfant regarde, pétrifiée, et l’homme l’abat sur la tête d’Haïganouch au moment même où la fourche de Gaïanée se fiche dans ses côtes. Les dents de bois ripent sur le métal des balles et des poignards. Plus furieux que blessé de ce coup porté par une infidèle, l’homme se dresse sur ses étriers. Le cheval hennit et se cabre. Araxie en profite pour se ruer entre ses sabots et protéger le corps de sa petite sœur. Elle gît dans la poussière que le cheval martèle et Araxie cherche à la tirer à l’abri. Elle se protège du sabre en restant sous la panse de la bête. Gaïanée lui hurle encore de fuir. « Dans les blés, Araxie, dans les blés ! » Les deux autres pillards déboulent à leur tour ».

 

 

J’aime beaucoup Ian Manook, surtout sa trilogie mongole dont Yeruldelgger est le héros et sa trilogie américaine, « Hunter », « Crow » et « Freeman », parue sous le pseudonyme de Roy Braverman. J’ai été tout de suite intéressée par son dernier roman tiré de la vie de sa grand-mère, survivante du génocide arménien. En démarrant cette lecture, je ne m’attendais pas à un tel choc ! La cruauté humaine à l’état pur ! Pourtant, Ian Manook prévient avant de démarrer le récit que son éditeur lui a demandé de retirer deux chapitres jugés trop violents, pourtant véridiques, ce qu’il a fait volontiers. Je vous assure que le récit reste néanmoins très très dur, glaçant dans le premier tiers du livre, et je n’ose imaginer, je ne veux même pas, la teneur des deux chapitres retirés. Ian Manook, ou plutôt Patrick Manoukian nous raconte donc l’histoire de sa grand-mère Araxie, qu’elle lui a elle-même racontée tout au long de son enfance, enfin, tout ce que l’émotion lui permettait de dire. Avec ce récit très dur et en même temps très personnel, intime, et très souvent touchant, une page sinistre de l’Histoire du début du XXe siècle nous est dévoilée. Au quotidien dans le début du livre et de la déportation. Avec toute la cruauté et le cynisme dont ont fait preuve les Turcs et les Kurdes envers un peuple, les Arméniens, qui avaient pour seul tort d’être différents car chrétiens. Araxie a une dizaine d’années quand le récit démarre. Elle se trouve avec sa petite sœur Haïganouch, six ans, et sa maman dans leur maison dans la campagne près d’Erzeroum. Le père est parti se battre et n’est pas revenu depuis de longs mois. La petite famille est brutalement attaquée par des tchétés, des pillards turcs. Je vous passe les détails, mais la maman est violée et tuée, Haiganouch blessée, elle en restera aveugle, et sa grande sœur la sauve in extrémis. Les deux petites filles s’enfuient pour sauver leur vie. Ce sera alors le début d’un long, très long chemin de luttes et de souffrances pour survivre. Araxie et Haiganouch sont recueillies par leur oncle. Mais peu de temps après, commence pour cette famille et tous les Arméniens, les personnes connues comme les nomment les Turcs, le début d’une longue déportation semée de souffrances et de mort. En effet, au fil des kilomètres, les hommes et les garçons seront abattus dans les collines tandis que les femmes et les jeunes enfants continueront sous les coups, la chaleur sans pratiquement manger ni boire. Suivent les humiliations, les viols, la cruauté gratuite. C’est vraiment un récit glaçant, terrifiant. Les deux sœurs survivent grâce à leur courage et à la bienveillance tendre et la débrouillardise d’une vieille femme, medz mama Chakée, qui les a prises sous son aile. Pour les sauver cette dernière s’arrange avec un lieutenant de l’armée turque. Ce soldat, au cœur un peu plus ouvert que les autres, après plusieurs échanges avec la vieille femme, la respecte et fait tout, au péril de sa propre vie, pour la sauver, ainsi qu’Araxie et Haiganouch. Les deux sœurs seront donc vendues comme esclaves dans une bonne famille turque. Elles seront les esclaves d’Assina, l’adolescente de la famille, qui doit être mariée à un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Les trois filles deviendront comme trois sœurs. C’est horrible de penser qu’au XXe siècle, il y avait si près de chez nous, des esclaves. Mais c’est ce qui va sauver les fillettes car elles étaient promises à la mort dans le désert où elles devaient aller avec tous les autres pour y mourir de faim et de soif. Il m’est impossible de vous raconter la suite de ce roman très riche en émotions, en rebondissements et en suspense. C’est une histoire prenante, émouvante, attachante et qui a le mérite de nous ouvrir les yeux sur ce drame humain qu’est le génocide arménien. Ce livre rend hommage à la grand-mère de Ian Manook mais aussi au peuple arménien dans son ensemble. Ian Manook nous livrera un deuxième tome pour nous raconter la vie des générations suivantes et j’attends avec impatience cette « suite ». Je vous recommande vivement la lecture de « L’oiseau bleu d’Erzeroum », même si le début est difficile. Accrochez-vous et lisez ! Mais ce livre est également un hymne à la vie, à l’amitié, à l’amour et porte en lui beaucoup d’espoirs et de poésie. Gros coup de cœur !

 

 

 

« – Araxie, pourquoi c’est déjà la nuit ?

Araxie revient s’agenouiller face à sa petite sœur. Elle scrute le visage et les yeux écarquillés d’Haïganouch. Fait de grands gestes. Grimace. Tire la langue. Puis se rend à l’évidence : Haïganouch ne la voit pas.

– Tu vois quelque chose, Araxie ?

– Non, ment aussitôt la petite fille, les larmes aux yeux. Je ne sais pas ce qui se passe, ce doit être la nuit.

– Pourquoi maman ne vient pas avec une bougie ?

– Elle va venir.

– D’habitude on voit quand même avec la lune.

– Je sais, mais peut-être que les nuages sont trop noirs. Ou peut-être que c’est une éclipse.

Haïganouch ne répond pas. Elle cherche autour d’elle, de son regard étonné qui ne devine plus rien.

– C’est quoi une éclipse ?

Araxie la prend dans ses bras et lui explique des histoires de lune et de soleil qui jouent à cache-cache. Mais sa petite sœur devine ses sanglots et se blottit contre elle.

– J’ai peur des éclipses, Araxie ».

 

 

Lien vers la fiche du livre sur Babélio

https://www.babelio.com/livres/Manook-Loiseau-bleu-dErzeroum/1306166

 

Note sur Babélio : 4,53/5 (36 notes) – Ma note : 5/5

 

 

 

« Et il sort dans un silence de mort qui laisse Krikor paralysé d’effroi.

– Une dernière chose : n’oublie pas de passer à la gendarmerie pour remplir les formalités et payer les taxes.

Des taxes, toujours des taxes… Dans ce pays où les Arméniens, comme les Grecs et les Yézidis, payent déjà une taxe pour le seul fait de n’être pas musulmans, il va encore falloir débourser pour être déportés cette fois.

Dehors, toute une foule de Turcs, de Kurdes et de tchété, accroupis à même le pavé, les mains entre les jambes, regardent la maison. Quand il sort de chez Krikor, le mudir adresse à son escorte un geste hautain de la main pour signifier qu’il en a terminé, et s’en va sans un regard pour la foule qui reste immobile. Quand Krikor apparaît à sa porte, d’autres se sont amassés, hirsutes, dépenaillés, le regard torve. Ceux-là sont de l’armée des pauvres, des glaneurs de malheurs, qui suivent les troupes pour se repaître des restes des razzias, des carnages et des viols ».

 

 

L’auteur : Patrick Manoukian alias Ian Manook ou Roy Braverman

Ian Manook est l’un des nombreux pseudonymes de Patrick Manoukian, auteur aussi prolifique que tardif. Né en 1949 à Meudon dans une famille d’origine arménienne, il n’a commencé à publier ses propres textes qu’en 2011. Ian Manook est l’auteur de la trilogie mongole à succès Yeruldelgger, parue chez Albin Michel entre 2013 et 2016. Le premier opus de la série a été récompensé en 2014 par seize prix des lecteurs dont le Prix des Lectrices de Elle, le Prix SNCF du Polar et le Prix Quais du Polar. Hunter (2018) est le premier titre d’une trilogie américaine publiée chez Hugo Thriller. Il est suivi de Crow et de Freeman parus chez le même éditeur en 2019 et 2020.

Patrick Manoukian est encore l’auteur d’un essai, Le Temps du voyage, petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l’étape (Transboréal), où il vante les qualités du voyageur qui sait prendre son temps. Le temps de savourer la route, le temps de s’asseoir tranquillement aux côtés de ceux qu’il rencontre pour partager un moment, une expérience, un récit.

Quand on lui demande : Etes-vous un écrivain voyageur ? Il répond « Je suis plutôt un voyageur écrivain ». Il continue « Vers 15-16 ans, je suis allé en Espagne et au Portugal. Mais le grand voyage initiatique, c’est en 1973. J’emmène mon jeune frère en Ecosse pour quinze jours. Là, on apprend que le volcan Eldfell est entré en éruption en Islande. On y va. Nous créons une brigade de volontaires pour travailler sur l’île d’Heimaey. Puis je largue mon frère, parce que j’ai trouvé une place sur un bateau qui fait Islande-Groenland-Terre-Neuve-Canada. Je reste au Canada, puis aux Etats-Unis et je descends en Floride. Je travaille sur un bateau, je fais plusieurs allers et retours entre Miami et Belize. Enfin, je vais jusqu’au Brésil, où je vais rester treize mois. Ce voyage aura duré vingt-sept mois, alors que j’étais parti pour quinze jours. Cette expérience a tout changé : mon comportement, ma vision du monde, des hommes, des femmes, du rapport entre les peuples, de la culture ». Extrait entretien paru sur « Le temps ».

Bref, bourlingueur, journaliste, patron d’une société de communication… On ne compte plus les métiers exercés par Ian Manook.

 

 

 

« Un nuage âcre de poudre et de fumée flotte au-dessus d’eux, dans le joli ciel bleu du printemps.

Alors les Kurdes assassins se lèvent en riant, enjambent le ruisseau ensanglanté, et égorgent un à un, morts et survivants pour fouiller leurs cadavres et se partager leurs quelques biens. Quand ils ne trouvent qu’une piastre, une bague ou une dent en or, ils crachent au visage du mort dont la gorge gargouille encore, et maudissent sa pingrerie au nom de leur Prophète ».

 

 

 

« – Maman est morte ?

– Oui, Siroune.

– Tu es sûre ?

– Oui, Siroune.

– Alors je n’ai plus personne ? Je suis toute seule ?

– Tu n’as plus personne de ta famille, Siroune, mais tu nous as, nous, Araxie et moi. Et medz mama Chakée.

La petite fille, sidérée, fixe la plaine jonchée de corps dont personne ne peut dire s’ils sont morts ou pas, puis ce ciel sans oiseaux qui ne ressemble plus à rien.

– Non, je vais retrouver maman et rester avec elle et Mélinée, dit-elle d’un ton soudain plus sûr. Je vais prendre Mélinée dans mes bras et nous allons chercher maman, et après je vais mourir à côté d’elles, comme ça nous irons toutes les trois au ciel ensemble.

Elle se lève, prend sa petite sœur dans ses bras, et Araxie n’a pas le courage de la retenir. Elle la regarde partir parmi les corps avachis de fatigue et de malheur. C’est l’image qu’elles garderont de leur cousine toute leur vie, Araxie qui la voit, et Haïganouch qui l’imagine ».

 

 

 

« – Ça suffit ! tranche le docteur. Que l’un de vous m’accompagne en ville. Je vais m’enquérir de la situation. Les autres, plantez une tente pour abriter ma famille et attendez-moi.

Il ne revient que trois heures plus tard, épuisé et livide. Il commande aux chameliers de préparer un bivouac pour la nuit, puis il rejoint la tente, demande à Assina et ses petites esclaves de sortir, et s’agenouille devant sa femme.

– Que se passe-t-il ? s’inquiète-t-elle. Qu’as-tu vu qui creuse ainsi ton regard ?

– J’ai vu la mort, Nazli, la mort et son cortège. Depuis les terrasses de Mardin on domine la plaine sur plus de vingt kilomètres et je les ai vus. Ils étaient des milliers. Dix mille peut-être. Les gens là-bas les regardent avec des lunettes et un homme m’a prêté sa longue-vue. Mon Dieu, Nazli, ce que j’ai vu ! Ils étaient là comme un troupeau errant, avec pour vachers des gendarmes qui les battaient. Que des femmes et des enfants, et quelques vieillards. J’ai vu des gendarmes tuer des retardataires à coups de sabre. Tu te rends compte, Nazli ? Mais que sommes-nous devenus ?

Nazli n’avait encore jamais vu son Saad pleurer ».

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