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Partage de mes lectures

Les enchaînés de Franck Chanloup

 

 

« Au moment où il me dépasse, son bras fait un tour et le dos de sa main vient s’écraser sur mon nez. Le choc est violent mais je ne tombe pas, des larmes envahissent mes yeux et un filet de sang s’échappe d’entre mes doigts.

– Ça t’apprendra à dépasser ton père, sale vaurien !

Sa voix n’est qu’un filet, un froissement de haine.

Le père nous indique le chemin. Tout danger est maintenant écarté, alors nous ralentissons le pas. De la brume s’échappe de la terre et couvre nos godillots ».

 

 

Résumé éditeur :

1868, Sarthe. Victor est le cadet d’une famille de brigands qui enchaîne les menus larcins. Jusqu’au jour où une agression tourne mal : il se voit contraint par son paternel de se laisser accuser du meurtre commis par son frère. À tout juste seize ans, il est incarcéré au Mans puis au bagne de Toulon. Le début de son calvaire pénitentiaire l’enchaîne à une vie de malheur. C’est alors qu’il rencontre Léopold Lebeau, un prisonnier communard idéaliste et indomptable…

1872, arrivée en Nouvelle-Calédonie. Les forçats envoyés au bagne de La Nouvelle, à Nouméa, partagent les conditions sordides et les punitions éprouvantes d’une détention placée sous la férule de gardiens sans pitié. Un monde de privations et de violences inhumaines rythme leur quotidien, où la cruauté des règles édictées par l’administration pénitentiaire est la norme.

Alors que les mois passent dans l’indigence la plus totale, au rythme du labeur esclavagiste des travaux forcés sous le regard de gardiens impitoyablement cruels, assistés par une milice kanake aux allures et casse-têtes effrayants, l’espoir d’une évasion reste leur seule échappatoire. Bravant l’impossible, un audacieux projet d’évasion voit le jour…

 

Un récit littéraire au rythme entraînant, qui livre de sordides détails sur la vie des détenus et bagnards transportés vers la Nouvelle-Calédonie. Richement documenté, employant de nombreux termes issus du vieux français, c’est avant tout la force des rapports humains qui se distinguent face aux conditions inhumaines de détention. Roman de résilience, mais d’espoir également, qui évoque un pan important de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie.

Franck Chanloup signe un premier roman saisissant, qui explore les méandres de l’humanité, tout en s’accrochant à l’espoir qu’une rédemption est toujours possible.

 

224 pages – 18/3/2021

 

 

 

« Ils nous ont sortis presque nus. Le jour venait de se lever et une carriole avec une cage attendait en bas sur le trottoir. On aurait dit que tout le voisinage était là, on nous a craché dessus, j’ai entendu des « on le savait que c’étaient des brigands, des pendez-moi-cette-mauvaise-graine, des à-la-guillotine ». J’ai aussi entendu gueuler une garce qui me fixait. Elle leur disait de ne pas toucher à ma gueule d’ange, que ce serait du gâchis, puis elle a tourné les talons et je ne l’ai plus revue. Après, des gamins se sont moqués d’Alphonse qui essayait de remettre son œil en place, d’autres ont tenté de s’agripper aux rouflaquettes du vieux, certains ont grimacé et ont passé leur chemin, mais ils étaient rares.

Et puis on a commencé à recevoir des cailloux ».

 

 

Cette chronique et ce livre sont très particuliers pour moi et je l’avoue, chers à mon cœur de lectrice et de bloggeuse littéraire. Pourquoi allez-vous me demander ? Tout simplement parce que « Les enchaînés » a été écrit par un ami bloggeur littéraire lui aussi, Franck Chanloup, dont je suis le blog depuis pas mal de temps maintenant. Et qu’il a réalisé le rêve de tout lecteur, en tout cas le mien, de passer de l’autre côté du miroir et d’écrire un livre, de devenir auteur à son tour, et qui plus est de se faire éditer. Alors déjà rien que pour cela, je dis bravo à Franck et mon cœur de lectrice frémit. Ceci dit, si vous me connaissez un peu, je reste néanmoins objective dans toutes mes critiques et je dis le fond de ma pensée. Et là, j’ai de la chance car je peux vous dire sans aucune arrière-pensée, que j’ai beaucoup aimé « Les enchaînés ». C’est bien écrit, documenté et passionnant à lire. Je me suis instruite sur un pan de notre histoire qui n’est pas des plus reluisants d’ailleurs : les bagnes en France et ceux situés dans les colonies, ici en particulier celui de Nouvelle-Calédonie à Nouméa. On découvre aussi les dures conditions dans les prisons françaises avant la transportation vers les colonies. L’histoire démarre en 1868 dans la Sarthe où vit la famille de Victor, un jeune garçon de 15 ans. Son père, un homme violent et brutal, commet des larcins avec ses fils pour nourrir chichement sa famille, jusqu’au jour où le fils aîné tue un bourgeois avec l’aide de son père. Victor est là, sous les ordres de son père, mais n’a rien fait. Quand ils se font prendre, le père oblige Victor à s’accuser à la place de son frère aîné pour que celui-ci puisse continuer à s’occuper de la famille. Le père sera condamné à la guillotine et Victor à 9 ans de bagne. Commence alors pour lui, une lente descente dans l’enfer des prisons françaises et surtout du bagne. Après une incarcération à la prison du Vert Galant, on le conduit au bagne de Toulon avant le départ pour le bagne de Nouméa, sur un vieux bateau dans des conditions horribles, dignes de celles des esclaves. Tout au long du récit, on s’attache à Victor, qui est bien jeune et naïf, et qui doit peu à peu apprendre à survivre. Avec lui, on découvre la très dure vie des bagnards, la cruauté sans nom des gardiens et des hauts gradés. Parmi les bagnards, il y a ceux de droit commun comme Victor, mais aussi des prisonniers politiques, des communards. Des amitiés se lient malgré les conditions inhumaines. Je ne vous en dirai pas plus, pour ne pas vous retirer le plaisir de cette lecture. J’aurais juste un bémol à apporter à ce roman c’est sa fin, beaucoup trop brutale à mon goût et qui me laisse vraiment sur ma faim. Je me suis même demandé si ma version numérique n’avait pas eu un bug, tellement j’étais encore partie pour de nombreuses pages de lecture. Ceci dit, c’est un vrai coup de cœur pour moi, un très bon moment de lecture. Bravo Franck, à poursuivre sans aucun doute !

 

 

 

« Le plus dur à la maison d’arrêt du Vert-Galant, c’est le froid. Depuis quelques semaines il s’infiltre de partout, ne nous laisse aucun répit. Avec Gabriel, on passe nos journées sous la couverture et, lorsqu’on parle, de la fumée s’échappe de nos bouches. Le seul moment agréable, c’est la promenade, trente minutes par jour. Là on s’active, on marche dans la cour rectangulaire, on bouge les bras et on a l’impression que nos corps reprennent vie. Comme dit Gabi, c’est un peu de bonheur avant la potence, profitons que nos têtes soient encore rattachées à nos cous ! »

 

 

 

Connaissant un peu l’auteur, j’ajoute un portrait de celui-ci à ma chronique :

 

Auteur :

Franck Chanloup est né au Maroc en 1970.

Après quelques années passées en France, il décide d’émigrer en Nouvelle-Calédonie pour raisons professionnelles et se découvre un grand intérêt pour le voyage et l’histoire, trop méconnue, de ce territoire.

Passionné de littérature depuis toujours, captivé par des auteurs tels que John Fante, Jonathan Safran Foer ou Pat Conroy, Franck Chanloup est blogueur littéraire, et signe Les enchaînés, son premier roman.

 

 

 

 

« Ce soir-là, je m’endors avec le ventre douloureux. De ma vie, je n’ai jamais dépassé les limites de la ville et je m’apprête à traverser la France pour aller là-bas.

J’ai seize ans depuis quelques jours et je m’en vais rejoindre le bagne ».

 

 

Lien vers la fiche du livre sur Babélio

https://www.babelio.com/livres/Chanloup-Les-enchaines/1301527

 

Note sur Babélio : 4,2/5 (5 notes)

 

 

 

« D’après la rumeur, nous sommes entrés en guerre.

Pour nous autres, ça ne change pas grand-chose, mais les gardiens semblent d’un coup plus nerveux et leurs hurlements sont plus fréquents.

Lapierre surtout. Il est sur notre dos toute la journée et les coups pleuvent dès que quelque chose ne lui va pas. Hier il a bastonné un vieillard qui a tardé à manger sa pitance, le pauvre vieux a fini à terre, son écuelle de fèves renversée sur le visage. Il a évité le cachot de peu, mais d’autres n’ont pas eu cette chance. Il punit pour tout, ce salopard : une armoire mal rangée, un regard de biais, une parole dans son dos, et vous voilà au mitard à compter les cafards ».

 

 

 

« Les murs suintent, ça sent le champignon et le sous- bois. Pas la douce odeur de l’automne, non celle du fumier, des corps en souffrance, celle des aliments qu’on aurait laissé pourrir au soleil, celle de la croûte qui recouvre le fromage. Bref, ça pue et les visages que j’observe autour de moi sont ternes, ils respirent la vermine et la maladie ».

 

 

 

« Il m’a aussi beaucoup parlé de Nouméa et de la transportation. Il m’a dit que les conditions là-bas étaient très dures, mais qu’après leur peine, beaucoup de bagnards prennent des concessions et restent sur l’île. Pour les droits communs, c’est un nouveau départ sur une terre vierge, une terre peuplée de quelques indigènes, une terre où tout est possible. C’est vrai que j’y pense parfois, cultiver un petit lopin, je ne suis pas contre même si ça a l’air d’être une rude besogne. Pour lui, c’est différent. Le Léopold, il ne pense qu’à une chose, c’est de revenir à Paris pour y faire sa révolution ».

 

 

 

« Gorée

Avril 1872

Nous avons accosté sur l’île de Gorée ce matin au lever du soleil.

Le navire s’est amarré sur l’un des deux quais enserrant la plage de sable blanc. On nous a mis les fers sur le pont, puis en file indienne nous sommes descendus sur la terre ferme.

Gorée, c’est minuscule. Un débarcadère, du sable, quelques bâtiments blanchis à la chaux et des palmiers qui suivent les courbes de la côte. Et puis il fait chaud, je me liquéfie sur le quai et le ciment devient plus brûlant à mesure que le soleil s’élève dans le ciel.

Léo a repris des forces, il explique aux autres ce qu’était Gorée du temps de la traite négrière ».

 

 

 

« En tant que déporté simple, je ne suis pas obligé de travailler et c’est une chance quand je vois leur état. Leurs jambes sont noueuses et leurs ventres rentrés, il n’y a plus rien dans leurs yeux, et leurs tuniques de coton flottent sur leurs corps suppliciés. Plus loin, un prisonnier est couché dans le fossé, il porte la double chaîne et je crois qu’il agonise. Nous passons notre chemin en baissant la tête, puis nous apercevons un gardien bedonnant qui s’en vient. Je le connais celui-là, une vraie barrique de mauvais vin qu’il vaut mieux éviter. Il nous dépasse et, d’après les bruits, s’enfonce dans le fossé pour achever l’enchaîné. Les coups font un bruit sourd et humide que j’entends encore dans ma tête au moment où nous pénétrons dans les baraquements ».

 

 

 

« Nous aspergeons son visage, qui reprend des couleurs. Il murmure des paroles incompréhensibles et un nuage de bave cerne sa bouche. Je reste avec lui longtemps, lui parle en caressant ses cheveux. Plus tard Villers réapparaît. Il nous dépasse sans un mot ni un regard, puis s’éloigne vers l’entrée du camp.

Grégoire s’éteint au coucher du soleil.

Il s’affaisse et cesse de respirer d’un coup.

Des correcteurs s’emparent du corps et l’emmènent vers le cimetière aux croix tordues.

Je ne regarde pas ».

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